Halte aux fake-news!

 

Suite à la parution en 2019 d’une étude française (Collet et coll.) sur les liens entre télé et langage chez nos enfants, les médias ont relayé bruyamment l’information suivante : « Les enfants qui regardent la télé le matin développent des troubles du langage ». Vous en souvenez-vous ? Moi oui. Que d’émotions pour nous parents qui culpabilisons alors d’octroyer à nos enfants quelques temps de télé dans la journée ou la semaine. Je me souviens m’être dit que décidément, les écrans étaient certainement quelque chose de particulièrement dangereux pour mon petit. Mais au fond, je suis restée un peu sur ma fin, me demandant bien comment cette étude avait été menée, sur quels échantillons, avec quelles variables, était-ce une étude longitudinale ? Les médias peuvent involontairement faire des raccourcis et finir par véhiculer de fausses informations ou des informations déformées. J’étais un peu perdue.

Je me suis donc penchée sur ce sujet pour le moins houleux en balayant quelques articles par-ci par-là mais surtout en lisant très attentivement un livre de Nicolas POIREL, professeur de Psychologie et chercheur en Neurosciences cognitives chez l’enfant et l’adulte. Il travaille au CNRS, au sein du laboratoire de Psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant. Publié en 2020, son ouvrage « Votre enfant devant les écrans : ne paniquez pas. », s’intéresse à la méthode scientifique, en réalisant une revue des études reconnues et traitant des effets de la télévision, des tablettes et smartphones et des jeux vidéos sur nos enfants.

Corrélation n’est pas causalité (attention au biais cognitif d’attribution causale). Il s’agit d’une notion psychologique et statistique puisque sans groupe contrôle ou sans étude longitudinale sur plusieurs temps d’observation (Temps 1 et Temps 2 au minimum), on ne peut pas et on ne doit pas conclure sur la causalité d’une relation entre 2 phénomènes. Par exemple, s’agissant des voitures, on constate qu’elles ont des roues. Si l’on dit que « tout ce qui a des roues est une voiture » alors on se trompe, c’est évident. Si l’on constate que « les enfants avec des troubles attentionnels regardent beaucoup les écrans », alors attention, cela ne veut pas dire que « regarder les écrans provoque des troubles attentionnels ». Autre illustration, avec une analyse scientifique menée auprès de plus de 350000 adolescents qui a démontré qu’un sentiment de mal-être chez l’adolescent a autant de chance d’être associé aux écrans qu’au fait de manger régulièrement des pommes de terre ou de porter des lunettes de vue. En n’utilisant pas la bonne méthodologie, on ne peut pas savoir si les ados ayant une prédisposition à la violence vont s’orienter vers les jeux vidéos violents ou si ce sont les jeux vidéos violents qui vont entraîner de la violence.

C’est avec ce genre de biais cognitif que l’on décline les résultats d’une étude d’une façon inexacte. Simplifier le problème en affirmant que les écrans ont une mauvaise influence au début de la vie, puis ne posent plus de soucis chez l’adulte est dénué de tout fondement scientifique.

Rappelons que du fait de notre plasticité cérébrale, toute activité de la vie quotidienne influence le fonctionnement de notre cerveau. Il continue ainsi à apprendre, à se façonner, à (re)former des connexions, dès notre conception et encore à l’âge adulte. Par conséquent, le cerveau des enfants et des adultes est indéniablement influencé par l’utilisation des nouvelles technologies numériques et par le temps passé devant les écrans.

La télévision est un « vieux » média, qui s’est installé dans nos maisons il y a plus d’un demi-siècle et elle a donc déjà fait l’objet de nombreuses études. Grâce à cette expérience, l’impact de la télé a pu faire l’objet d’une méta-analyse qui a référencé et considéré toutes les publications entre 1999 et 2013. Voici les faits scientifiques qui ont pu être mis en évidence :

– le temps passé devant la télévision ( au-dessous de 7h/jour, selon l’étude de Foster & Watkins en 2010) ; 17h par semaine en moyenne à 2 ans selon étude de Madigan et al. en 2019)*

– le nombre d’enfants dans le foyer et leur genre

– le nombre de télévisions dans la maison

n’impactent pas significativement le développement cognitif (déficit attentionnel par exemple) et langagier des enfants (acquisition de vocabulaire par exemple).

Aussi :

– On observe un désengagement des parents relativement au nombre d’heures que passe l’enfant devant la télé. Ceci suggère que dans les situations où les enfants regardent beaucoup la télévision, les parents proposeront moins de stimulation intellectuelle à leurs enfants. Malheureusement, cette stimulation cognitive est nécessaire au bon développement de l’enfant. L’une des conclusions émanant de l’étude française médiatisée en 2019 était d’ailleurs la suivante : « Les parents du groupe d’enfants avec des troubles du langage parlent plus rarement du contenu de ce qui est regardé par leur progéniture, par rapport aux parents dont les enfants n’ont pas de troubles du langage ».

– Une autre étude qui portait sur la captation de l’attention de bébés âgés de 1 à 3 ans a montré que la télévision capte de façon automatique l’attention des parents et celle encore immature des enfants. L’attention des bébés est captée automatiquement par la télé et il faut un temps de recentrage de l’enfant sur son activité en cours. Ce temps utilisé à se replonger dans son jeu constitue du temps de jeu en moins ; Aussi, on observe une diminution du temps et de la richesse des échanges entre les parents et les bébés, avec un plus grand nombre d’interactions entre adultes et bébés quand la télévision est éteinte.

A l’occasion de l’émoi médiatique provoqué en 2019, plutôt que d’interdire aux enfants de regarder la télévision le matin, il aurait été certainement plus judicieux de préconiser aux parents de discuter du contenu de ce que les enfants regardent.

Jusqu’à 2 ans, les bébés sont dans le stade sensori-moteur. C’est-à-dire qu’ils découvrent et appréhendent leur environnement, façonnent leurs apprentissages, par la stimulation de leurs sens et de leurs corps, par leurs mouvements. La manipulation d’objets et les interactions directes avec d’autres individus leur permettront un meilleur ancrage cérébral de leurs apprentissages que l’observation et l’apprentissage à travers un écran de télévision (étude de Moriguchi & Hiraki en 2014, utilisant à la fois une méthodologie de psychologie expérimentale et d’imagerie cérébrale). Ceci s’applique également aux apprentissages des enfants plus âgés et doit nous obliger à réfléchir aux modes d’enseignement à distance, en visio ou vidéos qui sont de plus en plus utilisés , particulièrement depuis le début de la crise sanitaire.

En conclusion, il semble évident que visionner la télévision n’est pas sans danger mais que

– quand elle est regardée un nombre d’heures « raisonnables »* et

– qu’elle est utilisée comme un prétexte et un support aux échanges avec les parents,

alors elle ne constitue pas un si grand péril pour nos enfants, malgré ce que l’on peut entendre dans les médias et ailleurs. Nous pouvons donc souffler un peu! Surtout que l’exposition aux écrans, ici la télévision mais ailleurs la tablette ou le smartphone, est quasi quotidienne, s’est ancrée dans nos vies et que nos enfants vivront et grandiront avec ces objets à portée de main.

Pour ce sujet comme pour d’autres, il est important de prendre le temps de croiser les sources et réfléchir aux informations (alarmistes) qui nous sont données. L’auteur recommande d’ailleurs de ne pas hésiter à aller croiser les sources d’informations scientifiquement valables et accessibles à tous gratuitement en allant par exemple sur le site PubMed.

On notera enfin que beaucoup de sujets n’ont pas été (suffisamment) étudiés tel que l’impact de tel ou tel type de programme ; C’est pourquoi ici je n’ai pas abordé la question des contenus. Restons vigilants 😉

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